Méprise

Minuit, la cité est calme. Me voici enfin de retour à la maison, la journée a été longue !

Ce mercredi a commencé sur les chapeaux de roue, sous un beau soleil printanier ; c’est même grâce à lui que je me suis éveillé car, tout étourdi que je suis, j’avais oublié de mettre le réveil. A peine le temps d’avaler un café et de sauter dans mon pantalon que j’avais déjà fermé la porte à clef et dévalé quatre à quatre les escaliers.

Dans l’entrée, j’ai été stoppé net par André, mon voisin du second, la cinquantaine dynamique, un prof de collège comme on n’en fait plus.

Ce matin, il a l’air soucieux.

-     Salut Franck ! Tu sais quoi ? Madame Rodrigo, la voisine du premier, elle a été cambriolée hier soir. Une petite mamie, gentille comme tout, qui compte scrupuleusement ses sous pour boucler ses fins de mois ! Si c’est pas une honte, ça !

-     C’est pas vrai !!! et elle était chez elle quand ça s’est passé ?

-     Oui, mais heureusement pour elle, elle dormait ! Et elle est sourde comme un pot, la pauvre !

André semblait tout retourné, remonté contre la société, contre les politiques qui parlent beaucoup et ne font rien comme toujours ! Il est surtout en colère contre ces parents qui n’éduquent plus leurs enfants et comptent sur l’école pour le faire à leur place. André, il les connaît bien tous ces petits imbéciles qui jouent les caïds au lieu de venir user leur jogging sur les chaises bringuebalantes du collège !

S’attaquer à une petite mamie ! Où va une société qui ne respecte même pas ses vieux, c’est le début de la fin !

André est un homme sympathique mais terriblement bavard ! C’est mon voisin du dessous. Lors de mon emménagement, j’avais à peine tourné la clef dans la serrure qu’il était déjà là pour me proposer son aide. Il est comme ça, André : le cœur sur la main. C’est le genre d’homme qui sait tout sur tout et prend plaisir à régler les problèmes des autres, le tout avec une langue bien pendue… Il devrait faire de la politique !

Ce matin, il est bien remonté ! Tout y passe : l’inefficacité de la police, le désengagement de la mairie, le laisser-aller de toute une société… J’ouvre la bouche pour parler mais il ne m’en laisse pas le temps. Il m’explique qu’il faut trouver une solution à ces problèmes d’insécurité car le week-end dernier, les Brimont se sont fait voler les quatre roues de leur véhicule, et il y a une semaine, Fred, le voisin du dernier étage, a croisé un gars louche dans les caves…

Je l’interromps car l’heure passe et mon chef va s’impatienter ! André me dit qu’ils feraient bien de prendre exemple sur moi tous ces jeunes qui se laissent vivre et ne savent rien faire et qui….

Tandis qu’il continue sa démonstration, je m’éloigne petit à petit en lui faisant un signe de main pour lui montrer que je ne l’écoute plus.

Il me lance, avant que la porte ne se referme complètement sur moi : « Moi, en tout cas, s’il y en a un qui essaie de venir chez moi, il va se faire recevoir ! Je t’ai déjà dit que je chassais à l’occasion ? Figure-toi que mon beau-frère a une ferme dans le Berri et…. ».

La porte s’est fermée et je lui fais un signe d’excuse en lui désignant du doigt ma montre. Il me répond mais la porte retient ses mots.

Ouf, du silence ! Je me sens bien loin de tous ces problèmes. L’insécurité, les cambriolages, ce sont des angoisses de vieux. Chez moi, il n’y a pas grand-chose à prendre ; quelques CD, un vieux PC récupéré au boulot…

*

Ce soir cependant, en arrivant près de la porte, je repense à notre conversation du matin. Peut-être est-ce l’heure tardive qui me laisse cet étrange sentiment de malaise ou le film de suspens que je viens d’aller voir avec des amis ? A moins que je n’aie encore oublié ma tête quelque part, comme cette chaussette qui m’a fait défaut toute la journée… La porte de l’immeuble se referme lourdement sur moi dans un grincement glaçant. L’ascenseur est en panne et les escaliers toujours aussi mal éclairés !

Je devrais peut-être me méfier moi aussi ? Les voyous ne s’attaquent pas qu’aux vieux. Il a raison André, nous sommes tous concernés par ces histoires d’insécurité.

Le stress monte en moi. Moi qui n’ai jamais peur de rien, voilà que la fatigue aidant, j’ai les idées sombres. Une ombre passe… je suis suivi ? Je hâte le pas. J’ai le souffle court. Un bruit métallique me fige à mi-palier. Toujours ce même  pressentiment... Je fais volte-face d’un coup, poings serrés, prêt à défendre chèrement ma vie. Personne !... sinon ma propre ombre sur le mur.

Je respire un grand coup pour reprendre mes esprits. Encore quelques marches, vite mes clefs pour rentrer chez moi. Je fouille mes poches, une fois, deux fois. Rien, sauf un trou dans la doublure de ma veste. C’était donc ça le bruit métallique ! Quel idiot ! Je redescends quelques marches. Ouf, les voici ! Demi-tour, je reprends mon ascension. Assez d’angoisses pour ce soir ! Allez, encore un étage. Je ne sais plus où j’en suis avec tout ça !

Un coup d’œil à droite, à gauche : personne sur le palier. Je mets la clef dans la serrure et commence machinalement à pousser la porte de l’épaule. Mais la clef n’entre pas en entier. Je la ressors et l’introduis à nouveau d’un coup sec. Ca ne rentre pas. Que se passe-t-il ? Ma serrure a-t-elle été forcée dans la journée ? Diable d’André ! Il m’en aura donné des sueurs froides avec ses histoires !

Je sors à nouveau la clef et la vérifie. C’est pourtant la bonne. Je souffle dessus pour enlever la poussière et retente d’ouvrir. Rien à faire ! Je m’énerve et tente de forcer la clef une nouvelle fois avec rage, quand je suis arrêté net par des bruits suspects, des bruits qui proviennent de mon appartement…

L’angoisse m’étreint à nouveau. Quelle poisse ! Un intrus chez moi ! Je colle mon oreille à la porte : il y a des bruits tout proches, là, juste derrière. Mon cœur bât la chamade. Il y a quelqu’un, je le sais, je le sens.

Prévenir la police ou un voisin ? Un discret cliquetis de serrure m’indique que je n’en ai pas le temps. Je serre fort mon poing et ma mâchoire se contracte. Je concentre toutes mes forces dans mon bras en suspension face à la porte. Qu’il ouvre ce bandit, s’il ose !

L’immeuble est silencieux et semble retenir son souffle. Le temps est comme suspendu à cette porte.

Un grincement de gonds… Une seconde interminable. La porte qui s’entrouvre timidement, lentement. Une éternité. Puis soudain, une ombre imposante devant moi. En une fraction de seconde, ma peur a détendu avec une force inouïe mon bras armé d’un poing devenu dur comme fer. La chaleur d’un corps au bout de mes doigts et la douleur de ma main écrasée m’indiquent que je l’ai touché !

L’individu vacille et son bras, étrangement long, répond à mon coup par une étincelle immédiate et percutante qui achève de me nouer le ventre et déchire mon abdomen d’une piqûre foudroyante.

*

Un voile blanc, une sensation de légèreté. Ca y est, je dors ! Tête en l’air comme je suis, j’ai confondu le paillasson avec mon lit. Ma mère me l’avait bien dit : « étourdi !!! Un jour, ça te jouera des tours, fais donc un peu attention ! ».

La voix d’André me parvient, lointaine : « Franck ! C’est pas vrai ! Franck ! Mais qu’est-ce que tu faisais devant chez moi ! Avec ces histoires, j’ai cru qu’on forçait ma serrure ! Pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était toi ! Franck ! Réponds ! Fraaaannnnnccccckkkkkkk…..! Qu’est-ce que j’ai fait !!!!..........».

Puis, un silence de mort…

Sacré André ! Il avait raison lui aussi, il y a un vrai problème d’insécurité dans cet immeuble. 

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