"Tes papiers sont faux ! Qui es-tu ?"

Mon père avait reçu une convocation en 41. Il s'y est rendu et a été arrêté. On ne savait pas encore à ce moment-là ; il ne s’est pas méfié. Il avait environ 39 ans. C’était une des premières rafles et, au début, ils ne prenaient que les hommes.  A la fin de la guerre, j’ai croisé une de mes connaissances qui m’a dit qu’il avait été prisonnier avec mon père. Après son arrestation, mon père avait été envoyé en Pologne. Tous venaient d’être libérés par les russes ; mon père, tout comme lui, allait rentrer ! Hélas, il n’est jamais arrivé.

Ma mère l’a attendu tous les jours, elle a beaucoup pleuré de ne pas le voir arriver. Nous ne savions pas ce qui lui était arrivé. Longtemps après, la famille a voulu savoir ce qu’il était devenu. Nous avons été consulter les registres que les allemands tenaient à jour et où tout ce qui se passait était méthodiquement répertorié. C’est ainsi que nous avons appris que mon père avait bien été prisonnier mais qu’il avait été libéré par les russes avant d'être déplacé. Il avait survécu toutes ces années. Malheureusement, ils ont fait faire une longue marche aux anciens prisonniers et mon père, trop fatigué, est mort d’une fièvre et d’épuisement. Mais il était libre !

Pendant la guerre, nous nous cachions à Paris avec ma mère et ma sœur. Nous avions dans l’immeuble un officier de police qui nous aidait et surtout qui nous prévenait quand il y allait avoir une rafle. Nous allions nous cacher. Cet homme nous a fourni de faux-papiers. Il avait francisé notre nom en changeant deux lettres. J’avais environ 15 ans et je travaillais un peu avec ma sœur.

Un matin, dans le métro, j’ai vu arriver des hommes qui contrôlaient et interrogeaient les jeunes gens. J’ai ordonné à ma sœur de filer rapidement et de rentrer à la maison. Elle a pu s’enfuir mais pas moi. De loin, elle a assisté à mon arrestation. Très vite, les hommes m’ont dit que ma carte d’identité était fausse. Avec d’autres jeunes arrêtés comme moi, ils nous ont mis dans une camionnette. Les autres jeunes n’avaient pas l’air inquiet.

Un des hommes qui m’avait arrêté est venu me voir à plusieurs reprises. Il me disait à chaque fois « ta carte est une fausse. Tu es qui ? Tu fais du marché noir ? Tu es juif ? Ce n’est pas ton vrai nom ? Comment tu t’appelles ? Pourquoi tu n'es pas au collège à cette heure ? ». Je lui répondais invariablement à chaque fois qu’il n’avait pas à me demander mon nom puisqu’ il le connaissait ; il était inscrit sur mes papiers qu’il avait en sa possession. Il me répétait alors que c’était des faux et je lui assurais que non. Il me redemandait inlassablement ce que je faisais et m'invitait à réfléchir encore. Il ajoutait qu’il savait que ma vie en dépendait et qu’il avait un fils de mon âge. Puis il repartait voir ses comparses. Il ne parlait pas aux autres jeunes, seulement à moi. 

Au bout d’un moment, l’homme m’a dit : « on est bientôt arrivés, réfléchis bien, c’est ta dernière chance ! ». J’avais beau réfléchir, la situation me semblait inextricable : si j’avouais, je risquais gros et peut-être de mourir et si je n’avouais pas, semblable sort pouvait également m’attendre. J’étais mort dans tous les cas. Il n’y avait pas d’issue.

Soudain l’homme est revenu vers voir et m’a chuchoté : « je t’ouvre le loquet. Au prochain arrêt, tu ouvres la porte, tu sautes du camion et tu files le plus vite possible ». J’étais pétrifié. Que devais-je faire ? Si je sautais, ils me tireraient sûrement dans le dos ? C’était peut-être un piège. Comment savoir si je pouvais lui faire confiance. Mais comme il avait plusieurs fois fait référence à son fils du même âge en me disant qu’il n’aurait pas voulu que son fils soit à ma place en ce moment, je décidais de me fier à mon instinct. Mort pour mort, il fallait essayer ! Je n’avais plus rien à perdre.

Le camion a ralenti et je me suis dirigé discrètement vers la porte. Personne ne semblait faire attention à moi, les autres jeunes discutaient. A l'arrêt complet du véhicule, je poussai la porte qui s'ouvrit alors, j’en étais presque étonné. J'ai sauté et me suis mis à courir comme jamais… J’étais persuadé que j’allais recevoir une balle dans le dos… Il me semblait à chaque mouvement la sentir déjà pénétrer en moi.

Dès que j’apercevais une porte cochère ouverte, je m’y glissai pour reprendre ma respiration et, après avoir sommairement vérifié les environs, je reprenais ma folle course à travers les rues de Paris qu’heureusement je connaissais très bien.

Quand je suis arrivé chez moi, ma sœur était rentrée depuis longtemps et la nouvelle de mon arrestation avait terrassé tout le monde. Ma mère était désespérée, elle avait déjà perdu son mari…. J’ai été accueilli avec des torrents de larmes.

Je n'oublierai jamais cet homme qui m’a laissé partir. Il m'a certainement sauvé la vie. Dans une époque où on ne pouvait faire confiance en personne, j'ai eu une chance inouïe de croiser sa route. Sans nul doute, c'était un homme bon.  

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