deuil

Le mystère des anges

C’était une gentille petite vieille dame, de celles qui servent un thé avec des petits gâteaux aux visiteurs de passage et demandent des nouvelles de la famille. La vie ne lui avait pas donné une famille aimante petite, et puis il y avait eu la guerre et ses privations qui, selon les médecins, avaient rendu sa santé fragile, comme toute sa génération. Pourtant, elle ne se plaignait pas, n’était pas pleurnicharde, jamais.

Il y a quelques temps déjà, elle avait dit à son mari : « tu sais, je meurs ». Elle n’était pas triste ni révoltée. Il n’avait pas voulu entendre : il était le plus âgé, c’était donc lui qui partirait en premier, en toute logique ! Il avait tout préparé en ce sens et tout calculé pour qu’elle soit à l’abri du besoin et qu’elle n’ait rien à demander aux enfants qui ont leurs propres soucis. Pourtant les alertes se faisaient plus fréquentes. Et encore cette fois-ci où son mari l’avait retrouvée par terre, il ne savait pas depuis combien de temps. Le médecin avait dit à son mari : « elle quitte les urgences, je la fais monter en rééducation pour la remettre d’aplomb et ce sera tout bon ! ». C’est en tout cas ce que lui avait compris. Il était venu la voir ce jour-là, comme tous les jours. Elle lui avait dit des mots décousus qu’il n’avait pas compris tout de suite : « les enfants….. en-haut... poisson…. cuire…». Puis fatiguée, elle s’était tournée. Et c’est là qu’il l’avait vu. C’était un visage qu’il ne lui connaissait pas : comme transfiguré. Elle était lumineuse, avec une sorte de halo, et avait d’un coup un visage rond avec un sourire béa de bonheur comme… comme… oui, c’est ça, comme un chérubin ! Ce sourire avait l’air de dire « je pars », mais il était tranquille, apaisé. C’est ce qu’il racontera à sa fille le soir, il avait eu la vision d’un ange quand sa mère s’était retournée ! Ca ne l’avait pas étonné pour autant sur le moment. Le lendemain, il était allé visiter des maisons de retraite avec sa nièce et ne put venir voir sa femme à l'hôpital. Hélas ! Le téléphone sonna le soir. C’était l’hôpital, elle s’en était allée sans avoir revu son mari.

Trois mois plus tard, notre veuf partit se reposer quelques jours en Normandie. Elle lui manquait, c’était terrible. A 91 ans, il découvrait en vérité la signification pour un couple du mot « moitié ». Il l’avait perdue sa moitié, il était à présent comme bancal, amputé. Il se rendit à Cabourg, dans cette ville balnéaire où ils aimaient ensemble venir se ressourcer. Il marchait cet après-midi là sur cette longue promenade en front de mer qu’ils arpentaient souvent. Sur un banc, seul, abandonné, un livre. Il regarda aux alentours, personne d’autres que lui en cette journée d’octobre, la promenade était vide. « Le livre des Anges ». Il le ramassa, le regarda « témoignages vécus ». Dès le début, ce livre l’interpella, et rapidement il tomba sur un passage qui le laissa coi : « leurs visages étaient ronds avec des sourires de chérubins ». C’était exactement ça ! C’est ce qu’il avait ressenti et vu sur le visage de sa femme. Sur la page précédente, il était écrit qu’une personne voyait des anges quand quelqu’un allait mourir. Ca lui en a mis un coup de lire ça ! L’impression de déjà vu, déjà vécu ! Mais ce n’était pas qu’une impression puisqu’il avait partagé cette expérience avec deux personnes de son entourage. Ce livre venait confirmer ce qu’il avait ressenti. Il avait bien vu un ange, et c’était la dernière fois qu’il avait vu sa femme vivante.

Ce livre était-il là par hasard ? Non, il est en certain, c’était un signe de sa femme : « je suis arrivée là où je pensais, ça va bien en-haut ». Depuis, il est paisible, et n’a plus peur de la rejoindre un jour.

Le temps suspendu

Plus de jour depuis plusieurs jours, plus d’heures dans la journée, plus de verbes conjugués, le temps comme suspendu depuis son départ vers d’autres cieux.

Des temps partagés si étranges et forts,

L’émotion douloureuse de la nouvelle qui clôt une page de notre vie, le silence de la chambre d’hôpital et les visages de circonstances du personnel attentionné

Les yeux rougis des uns le matin, la nausée des autres, mais la douceur du cocon familial. L’action pour réconfort, ces moments très forts d’amour fraternel, ces préparatifs multiples qui font oublier la douleur qui nous réunit.

L’image de son visage de gisant dormant, une esquisse de sourire au coin des lèvres, sa chemise rendue trop grande par la maladie et ses belles longues mains croisées sur le chapelet.

Les hommes gris sans sourire qui s’activent silencieusement en un ballet bien réglé, l’adieu au visage.

Les émotions qui se bousculent sur le parvis de l’église, les amis, les cousins chéris, la famille, les inconnus qui le connaissaient, moments forts de partages avec chacun, témoignages magnifiques sur l’homme qu’il était.

La cérémonie autour de lui, les prières réconfortantes, les mots gentils, les larmes de ses petites-filles, les dessins des petits posés sur le cercueil qui descend solennellement, les fleurs pour le garder avec nous encore quelques jours, les fleurs pour nous rappeler que c’était son heure.

Les souvenirs que l’on tricote ensemble autour de la table, la nausée qui s’estompe, les larmes qui s’assèchent petit à petit,

Tout cet amour pendant quelques jours, tout cet amour et la présence réconfortante de ceux qu’on aime, ribambelle fleurie qui égaye la vie,

Et la vie qui continue et nous reprend,

Le temps atterrit vers un mardi.